Du 21 mars au 17 mai 2026, dans l’enceinte du Centquatre-Paris, se tient la 16ème édition du festival de la jeune photographie européenne Circulation(s). Avec la direction artistique du collectif Fetart, ce festival met en avant des photographes émergents de la scène européenne avec des formes visuelles et narratives novatrices.
Au sein de ce festival, nous avons rencontré cinq photographes latino-américain.es qui proposent des thématiques qui questionnent tour à tour la mémoire, l’identité culturelle et nationale, l’héritage colonial, la réalité politique contemporaine, en reconstruisant dans leurs images des réalités alternatives où se mélangent les mythes et la réalité. Le public parisien peut actuellement découvrir les projets de Rafael Roncato, Maximiliano Tineo, Ricardo Tokugawa, ainsi que le duo T2i et NouN, qui proposent des regards singuliers entre l’Amérique Latine et l’Europe.
Représenter les identités hybrides
Dans son projet Utaki, le photographe Ricardo Tokugawa propose une réflexion sur l’identité japonaise et okinawanaise au Brésil, en lien avec sa propre histoire : « Le thème principal de mon projet a toujours été de m’interroger sur mon identité, mes origines, le rôle de mes parents dans ma vie et mon rôle dans la vie de mes parents. Lorsque je prenais les photos, même s’il s’agissait de photos posées, le hasard a toujours été important pour moi».
Dans ce projet, Tokugawa recrée des scènes familiales liées aux rituels et à l’identité nippo-brésilienne, qui se situent à la frontière poreuse entre la photographie de famille et la performance. Pour cela, elle fait également participer sa famille : « Mes parents jouent également un rôle important, non seulement en tant que personnages, mais aussi en tant que participants. Beaucoup d’idées pour les photos venaient de ma mère. Pendant le processus de prise de vue, elle me suggérait ce que nous pouvions faire. »
Dans ce projet, le photographe questionne également au travers de l’intimité familiale la réalité des identités invisibilisées sur le continent sud-américain, tel que l’identité japonaise au Brésil, pourtant la deuxième plus grande communauté japonaise au monde en dehors du Japon, ainsi que dans l’imaginaire européen sur l’Amérique latine.


Créer de nouvelles iconographies
Avec leur projet Manman Dilo, le duo formé par le musicien T2i et l’artiste visuelle NouN, originaires de Guyane, explore la représentation du mythe guyanais de Manman Dilo, un personnage mi-femme, mi-poisson. NouN explique que « Ce personnage en créole, ça veut dire mère des eaux. Et c’est en rapport aussi au nom Guyane, parce que le mot Guyane, en langue Arawak ou Wayana, ça veut dire terre aux mille eaux, terre d’eau abondante. »
Au travers d’images aux couleurs vibrantes, ils façonnent de nouvelles représentations de ce mythe et lui donnent une nouvelle existence dans l’espace public. Au-delà du mythe, le duo souhaite traiter de questions sociétales, tels que des enjeux environnementaux liés à l’eau, la place des femmes dans l’espace public, ainsi que la transmission des mythes ancestraux tels que celui de Manman Dilo, qui prend différentes formes dans l’espace Atlantique, et leur persistance face à des régimes coloniaux qui ont rejetés ces représentations.
NouN ajoute que « Sur le territoire guyanais, sa mémoire est principalement orale. Il n’y a pas de représentation dans l’espace public ou accessible facilement, que ce soit de la peinture, de la photographie ou de la sculpture. Et donc notre geste, ça a été aussi de créer une iconographie, créer un imaginaire collectif qui puisse remettre principalement les Guyanais et leur mythologie au cœur de leur histoire qui a peu de traces ou qui est un peu insaisissable dans l’espace public ».
Le duo met également en avant l’identité afro-amazonienne, issue du métissage culturel en Guyane entre les communautés autochtones et afro-descendantes, et le lien régional entre la Guyane et les autres pays amazoniens. Le projet Manman Dilo a d’abord été exposé en Amérique Latine, par exemple à la Bienal das Amazonas au Brésil, la première biennale d’art amazonien. Il est actuellement exposé en Europe pour la première fois au sein du festival Circulation(s).
Questionner l’extractivisme au travers des mythes
En entrant dans une salle aux lumières tamisées, dans laquelle on finit par reconnaître les photographies de Maximiliano Tineo, son nouveau projet El Rey Blanco crée un pont entre le passé et le présent en mettant en avant la continuité des politiques extractivistes sur le continent sud-américain. Tineo nous partage que le titre du projet fait écho à une légende partagée par les colons espagnols, selon laquelle ils trouveraient au cœur du contient un roi blanc qui gouvernerait depuis une montagne d’argent. Cette légende est à l’origine du nom de la république d’Argentine.
Les colons espagnols finissent par atteindre la montagne de Potosi, qui devient une des mines d’argent la plus exploitée du continent, durant plus de trois cents ans, jusqu’à être vidée et laissée à l’abandon.
Actuellement, la région où se trouve la mine de Potosi est de nouveau au cœur d’une fièvre extractiviste, cette fois dans le triangle du lithium, entre l’Argentine, la Bolivie et le Chili, où se concentrent plus de 70% des réserves mondiales de lithium. Ce métal rare au cœur de la transition énergétique est hautement demandé notamment pour la construction de batteries électriques.
Au travers du projet El Rey Blanco, Tineo crée un aller-retour entre le mythe colonial et l’extractivisme prédateur qui s’ensuivit, et la continuité des politiques et des intérêts extractivistes dans la région avec de nouveaux enjeux liés à la transition énergétique. Les formes visuelles variées, qui vont de l’archive, à la sculpture, à la photographie sur collodion humide, sont présentées dans une salle comme un tunnel sombre, avec des sonorités répétées qui rappellent les piquets de marteaux miniers.
La scénographie proposée, concue avec la commissaire d’exposition Emmanuelle Halkin, permet au spectateur de faire l’expérience d’un espace alternatif où se mêlent l’histoire, la politique et la puissance symbolique des mythes. Un projet de livre photographique est actuellement finalisé et financé grâce à une campagne de crowdfunding menée par Tineo et la maison d’édition Dunes.


Désinformation et mythologies
Finalement, l’accrochage singulier aux couleurs vives du projet Tropical Trauma Misery Tour de Rafael Roncato, dans lequel il aborde la question politique en Amérique latine depuis la performance et l’humour nous attire l’oeil. En prenant comme exemple le gouvernement Bolsonaro, il remonte à un épisode de 2018, où le dirigeant est poignardé, et interroge le traitement médiatique de cet épisode. A partir de cette situation, la communication autour de cet acte par le gouvernement et les médias contribuent à créer « un mythe et un martyr », nous partage Roncato.
En travaillant avec des photographies mises en scène avec un acteur, et des coupures de presse de l’époque, au travers d’une scénographie faite de superpositions aux couleurs vives, le photographe propose une réflexion puissante sur le rôle des images et de leur manipulation comme tactique politique. Roncato explique que “Pour moi, c’était une façon de réfléchir, mais aussi de dire aux gens qu’il faut démanteler ces messages, démanteler cette structure, non seulement pour résister, mais aussi pour nous protéger, pour comprendre qu’il existe une issue à cette situation”.
Cependant, malgré les enjeux politiques au cœur du projet, le photographe fait aussi le choix de proposer des mises en scènes humoristiques. Il affirme que : « J’ai décidé d’aborder le sujet avec humour et de voir comment je pouvais tourner la situation en dérision, car ce qui dérange le plus ces politiciens, c’est de ne pas être pris au sérieux ». Dans ce va et vient entre le signalement d’un phénomène politique et l’humour, Roncato propose un regard qui met au défi la désensibilisation face aux images de presse et de communication politique en nous confrontant à la nécessité de repenser notre rapport à ces images.
Exposer la photographie latino-américaine en Europe
Le travail de ces quatres artistes latino-américains et leur exposition au sein du festival de photographie Circulation(s) nous invite à réfléchir sur la place actuelle de la photographie latino-américaine en Europe et en France.
Rafael Roncato, par exemple, nous partage qu’il est difficile encore aujourd’hui au Brésil d’exposer des œuvres qui critiquent la politique et les politiciens d’extrême-droite. Ricardo Tokugawa, quant à lui, souligne que la réception de son projet sur l’identité nippo-brésilienne obtient une réception différente en France, où la majorité du public ne connaît pas ou peu l’existence d’une communauté japonaise au Brésil.
L’exposition de ces travaux en France fait naître un nouveau contexte, de nouvelles interprétations, en mettant également ces œuvres ancrés dans le contexte socio-politique latino-américain face à un nouveau public. Alors que la scène artistique latino-américaine en France voit ces dernières années une éclosion d’initiatives, l’intégration de photographes latino-américains à un festival de photographie émergente européenne réaffirme la place de l’art et de la photographie latino-américaine avec toute ses spécificités dans les institutions culturelles du continent.
Par Canela Laude-Arce et Isabella Béjar Tjalve pour ONDA Magazine





